Accueil Entreprise & Leadership

Gestion du temps : chiffrer les interruptions du dirigeant

12 min de lecture
Gestion du temps : chiffrer les interruptions du dirigeant

La gestion du temps d’un dirigeant se joue moins sur la duree des taches que sur le nombre de fois ou elles sont coupees. Chaque interruption ajoute un temps de reprise que personne ne compte. La methode tient en trois gestes : relever ses coupures pendant cinq jours, chiffrer ce qu’elles coutent, arbitrer canal par canal.

Le temps fuit par les bascules, pas par les taches

Un dirigeant de TPE-PME travaille plus de 52 heures par semaine, contre 36 heures pour un salarie en moyenne, selon les releves de l’Observatoire Amarok fonde par Olivier Torres a l’Universite de Montpellier. Le volume horaire n’est donc pas le premier poste a corriger. Ce qui s’effondre, c’est la densite utile de ces heures.

La reference sur le sujet reste l’etude de Gloria Mark, chercheuse a l’Universite de Californie a Irvine, publiee en 2008 sur le cout du travail interrompu. Elle mesure un retour a la concentration initiale en 23 minutes et 15 secondes en moyenne. Plus derangeant : avant de revenir a la tache de depart, un travailleur en traite environ deux autres au passage.

Une coupure de deux minutes ne coute donc pas deux minutes. Elle coute deux minutes plus un temps de reprise que personne ne facture et que personne ne voit passer. Sur une journee qui compte quinze a vingt sollicitations, l’arithmetique devient brutale.

Une interruption facture trois choses distinctes :

  • la duree de l’echange lui-meme, la seule que vous voyez
  • le temps de reprise avant de retrouver le niveau de concentration precedent
  • le residu qui degrade la qualite de la tache suivante

Ce troisieme poste porte un nom depuis les travaux de Sophie Leroy, publies en 2009 dans Organizational Behavior and Human Decision Processes : le residu attentionnel. Une partie de l’attention reste accrochee a la tache precedente, surtout lorsque celle-ci a ete abandonnee en cours de route. Vous etes physiquement sur le dossier suivant, cognitivement encore sur l’ancien.

La frequence, elle, augmente. Dans son ouvrage Attention Span (2023), Gloria Mark documente une chute du temps moyen passe sur un meme ecran avant de basculer : 47 secondes aujourd’hui, contre environ deux minutes et demie en 2004. En France, l’enquete Conditions de travail de la DARES suit un indicateur voisin. En 2005, 60 % des salaries declaraient devoir souvent interrompre une tache pour une autre non prevue, contre 48 % en 1991. Les cadres arrivent en tete, autour de 73 %.

Ces coupures alimentent un second cout, moins visible : la pile de dossiers laisses ouverts. Un dirigeant qui organise sa charge mentale referme ces boucles au fur et a mesure. Reste a savoir lesquelles se rouvrent le plus souvent, et par quel canal.

Bureau de dirigeant en fin de journee avec carnet ouvert

Le telephone, premier suspect de la liste

Tous les canaux ne se valent pas. Un email attend, une notification patiente, un collaborateur qui passe la tete peut etre repousse d’un geste. L’appel entrant, lui, n’attend rien du tout. Il sonne, et la decision de repondre se prend en une seconde, sans aucune information sur ce qui suit.

Pourquoi un appel coute plus cher qu’un message

Un appel entrant impose trois choses au dirigeant : son moment, son sujet et sa duree. Aucune des trois n’est negociee.

Comparez deux sollicitations identiques sur le fond, un client qui demande un delai de livraison :

  • par message, vous traitez la demande dans un bloc dedie, en trente secondes, sans quitter votre contexte
  • par telephone, vous decrochez au milieu d’un devis, vous echangez trois minutes, puis vous cherchez ou vous en etiez

Avec un retour a la concentration mesure a plus de vingt minutes par Gloria Mark, la seconde version coute plusieurs fois la premiere. Le contenu de l’echange est pourtant strictement identique.

Le telephone cumule un second defaut. Il ne se documente pas tout seul. Un email laisse une trace consultable, un appel oblige a noter apres coup ou a retenir, ce qui recharge la memoire de travail au moment precis ou elle etait deja pleine.

Ce qui est reellement automatisable

Avant de toucher au standard, separez deux populations d’appels. D’un cote les echanges a forte valeur : un prospect qui hesite, un fournisseur qui bloque une livraison, un recrutement en cours. De l’autre les appels de routine, dont la reponse tient en une phrase : les horaires, l’adresse, l’etat d’une commande, la disponibilite d’un creneau.

Seule la seconde population se traite par une machine, et pas avec n’importe laquelle. Selon que vous deployez un callbot ou voicebot, le perimetre change. Le premier vit exclusivement sur le canal telephonique et tient une conversation suivie, jusqu’a la qualification de la demande ou la prise de rendez-vous avant transfert vers un humain. Le second couvre plusieurs supports, du site web a l’assistant vocal, mais vise des reponses breves. Un standard qui doit absorber des appels entrants ne demande pas la meme technologie qu’un assistant pose sur votre site.

Le tri, lui, reste manuel. Aucun outil ne devinera a votre place quelle part de vos appels merite votre voix. Cette part se compte, sur une semaine, ligne par ligne.

Combine de telephone de bureau decroche pose sur un sous-main en cuir

Le releve de cinq jours

Aucun arbitrage serieux ne se fait de memoire. Le ressenti sur-represente ce qui agace et oublie ce qui est devenu normal. Un releve tenu sur cinq jours ouvres produit une photo exploitable, a condition de noter au moment ou la coupure arrive, pas le soir en reconstituant la journee.

Les cinq champs a noter

Une ligne par interruption, cinq champs, dix secondes d’ecriture :

  1. l’heure de la coupure
  2. le canal : appel, message, visite physique, notification, votre propre esprit
  3. l’emetteur : client, equipe, fournisseur, proche, vous-meme
  4. la duree reelle de l’echange, montre en main
  5. la tache en cours, et si vous l’avez reprise ensuite

Ce cinquieme champ est le plus instructif. Une tache jamais reprise dans la journee signale un cout tres superieur a la duree de l’appel : elle glisse au lendemain et rouvre une boucle que votre cerveau garde active jusque-la.

Le support importe peu, carnet papier ou note sur telephone. Le meme support pendant cinq jours, en revanche, n’est pas negociable.

Deux regles pour que le releve tienne

La premiere : vous ne changez rien a votre comportement pendant la semaine de mesure. Repondez comme d’habitude, decrochez comme d’habitude. Un releve fait sur une semaine exemplaire mesure une semaine qui n’existe pas.

La seconde : vous notez aussi vos auto-interruptions. Ouvrir sa boite mail sans raison, verifier une notification, se lever pour un cafe au milieu d’un dossier. Ces coupures-la sont souvent majoritaires et elles ne viennent de personne d’autre que vous. Ce sont aussi les seules que vous pouvez supprimer sans negocier avec qui que ce soit.

Comptez une quarantaine de lignes sur cinq jours pour un dirigeant en activite normale. Moins de vingt lignes signale un releve incomplet, pas une semaine calme.

Le vendredi soir, additionnez. Trois totaux suffisent : le nombre de coupures, la duree cumulee des echanges, le nombre de taches non reprises le jour meme. Ces trois nombres constituent votre point de depart, et tout ce qui suit se compare a eux.

Quatre constats ressortent presque toujours de ce premier tableau :

  • un canal domine largement, et ce n’est pas toujours celui que vous accusiez
  • deux ou trois emetteurs concentrent la majorite des sollicitations externes
  • la fin de matinee et le milieu d’apres-midi sont les plages les plus morcelees
  • vos propres coupures pesent plus lourd que ce que vous auriez parie

Ces constats orientent l’arbitrage bien mieux qu’une impression de semaine chargee.

Carnet quadrille ouvert avec colonnes tracees a la main sur un bureau en bois

Chiffrer une interruption

Un releve sans chiffrage produit de l’agacement, pas des decisions. Le passage a l’euro change la conversation, surtout au moment de justifier une depense d’outil, un recrutement ou une reorganisation du standard.

Poser votre cout horaire reel

Le cout horaire d’un dirigeant n’est pas sa remuneration divisee par 151,67. Deux calculs coexistent, et le second est le seul qui sert a arbitrer :

  • le cout comptable : remuneration brute, charges, quote-part de frais fixes, divise par les heures reellement travaillees
  • le cout d’opportunite : ce que rapporte une heure passee sur votre activite la plus rentable, vente, negociation, developpement produit

Un dirigeant qui signe un contrat de 4 000 euros apres deux heures de rendez-vous travaille, sur ce creneau, a 2 000 euros de l’heure. Le meme dirigeant qui renseigne un horaire d’ouverture au telephone travaille a la valeur d’un poste d’accueil.

Retenez le cout d’opportunite de vos deux ou trois activites les plus rentables. C’est lui qui rend l’arbitrage evident, y compris face a un comptable qui trouve la depense d’automatisation elevee.

Ajouter le temps de reprise

La formule complete tient en une ligne :

cout d’une interruption = (duree de l’echange + temps de reprise) x cout horaire / 60

Le temps de reprise se calibre, il ne se devine pas. Les 23 minutes de Gloria Mark sont une moyenne sur des taches de bureau variees. Une convention de travail calee sur cette moyenne evite de tout surestimer :

  • tache mecanique, saisie, signature, validation de routine : 2 a 3 minutes
  • tache courante avec un peu de contexte a recharger : 8 a 10 minutes
  • travail de fond, chiffrage, redaction engageante, plan de tresorerie : 20 minutes

D’ou l’interet du cinquieme champ du releve : la nature de la tache interrompue fixe le multiplicateur, pas la duree de l’appel.

Un calcul ligne par ligne

Prenez l’exemple suivant, avec vos propres nombres a la place des siens.

Un dirigeant estime son cout d’opportunite a 150 euros de l’heure. Son releve montre douze appels de routine par semaine, deux minutes d’echange chacun, interrompant a chaque fois un travail de fond.

  • duree des echanges : 12 x 2 = 24 minutes
  • temps de reprise : 12 x 20 = 240 minutes
  • total consomme : 264 minutes, soit 4 h 24 par semaine
  • cout hebdomadaire : 4,4 x 150 = 660 euros
  • cout sur 45 semaines travaillees : environ 29 700 euros

Vingt-quatre minutes d’appels au compteur, pres de cinq heures reellement consommees. C’est cet ecart, et lui seul, qui justifie de toucher au standard telephonique plutot qu’a votre agenda.

Deux piles de chemises cartonnees triees sur un plan de travail

Arbitrer avec un seuil, pas avec un ressenti

Le chiffrage produit une liste triee par cout annuel. L’arbitrage consiste a decider, pour chaque ligne du haut, ce qu’elle devient. Une regle simple evite les debats sans fin avec soi-meme.

Le seuil des trente minutes hebdomadaires

Toute source d’interruption qui consomme plus de trente minutes par semaine, temps de reprise inclus, merite une action. En dessous, laissez-la vivre : le cout du traitement depasserait le gain.

Ce seuil hebdomadaire a un avantage pratique. Il transforme une plainte diffuse en objet mesurable. Vous ne dites plus que le telephone vous empeche de travailler, vous constatez que le standard consomme quatre heures par semaine et vous decidez de son sort. Reprenez votre releve trie et surlignez les lignes au-dessus du seuil. Il y en a rarement plus de cinq.

Ce tri par cout croise la question des priorites. Une interruption chere qui sert votre activite la plus rentable n’est pas une perte, c’est votre travail. La meme interruption sur un sujet delegable est une fuite. Posez les deux questions dans cet ordre :

  • cette sollicitation fait-elle avancer un objectif du trimestre ?
  • exige-t-elle votre signature, votre relation client ou votre expertise propre ?

Deux non consecutifs, et la ligne sort de votre agenda quelle que soit sa duree.

Les sorties possibles pour une ligne

Quatre destins, du plus radical au plus couteux :

  • supprimer : les auto-interruptions et les notifications non vitales partent en premier, sans negociation avec personne
  • regrouper : les demandes internes non urgentes se traitent dans deux creneaux quotidiens annonces a l’equipe, pas au fil de l’eau. La methode Pomodoro protege efficacement ces blocs
  • automatiser : les demandes a reponse unique et repetitive, majoritairement telephoniques
  • deleguer : tout ce qui demande un jugement, mais pas le votre. Deleguer efficacement suppose un cadre precis, sinon la delegation revient sous forme de questions et recree l’interruption

Un cinquieme choix existe, rarement assume : accepter. Certaines interruptions font partie du metier, un client majeur qui appelle son dirigeant en direct par exemple. Les inscrire volontairement dans un creneau prevu vaut mieux que de lutter contre elles chaque semaine.

Ce creneau protege se defend mieux le matin, avant que les sollicitations n’arrivent. Une routine matinale structuree sert de sas : la premiere heure appartient au travail de fond, le standard ouvre apres.

Les erreurs qui font echouer un plan de gestion du temps

Trois reflexes ruinent la demarche avant qu’elle ne produise quoi que ce soit.

Le premier consiste a empiler les outils de gestion du temps avant d’avoir le releve. Une application de blocage, un agenda partage, une matrice de priorites installee un dimanche soir : sans mesure prealable, ces outils traitent des symptomes choisis au hasard. La matrice d’Eisenhower ne trie correctement que si vous savez ce qui remplit reellement vos journees.

Le deuxieme consiste a ne s’attaquer qu’aux interruptions venues des autres. Les auto-interruptions representent souvent la moitie du releve et signalent autre chose qu’un probleme d’organisation. Une tache que vous fuyez genere ses propres coupures : c’est le terrain de la procrastination, qui se traite par l’emotion plutot que par l’agenda.

Le troisieme consiste a couper sans prevenir. Un dirigeant devenu injoignable du jour au lendemain deplace le probleme sur son equipe et ses clients. Annoncez les nouveaux creneaux, donnez un canal d’urgence explicite, tenez-le. La gestion du temps qui dure est celle que votre entourage a comprise.

Une formation en gestion du temps souffre du meme travers quand elle arrive trop tot. Le programme vous donnera des methodes eprouvees :

  • la matrice de priorites pour separer l’urgent de l’important
  • la planification par blocs pour proteger le travail de fond
  • la regle des deux minutes pour liquider les micro-taches
  • le refus argumente pour les demandes hors perimetre

Aucune de ces methodes ne vous dira ce qui coupe vos journees a vous. Le releve, lui, le dit en cinq jours et ne coute rien. Tenez-le avant de vous inscrire, vous saurez quoi chercher dans le programme.

Une derniere erreur, plus discrete : mesurer une fois et ne jamais recommencer. Refaites le releve un trimestre plus tard, sur cinq jours. Les canaux se deplacent, et une source coupee est souvent remplacee par une autre.

Prochaine etape

Ouvrez une note vierge demain matin et tenez le releve pendant cinq jours ouvres, sans rien changer a vos habitudes. Vendredi soir, chiffrez les trois lignes les plus couteuses avec votre cout d’opportunite. Traitez la premiere la semaine suivante, une seule. Vous connaitrez son gain reel avant d’attaquer la deuxieme.

Articles Similaires

Poursuivez votre lecture avec ces articles connexes.